Chapitre premier.
QU'ENTEND-ON PAR PROBABILITÉ?
1. La chance et la déveine. — Sans contredit, le hasard compte parmi les questions, à la fois familières et confuses, qui impressionnent le plus les esprits réfléchis... et les autres. Si les humains décorent du nom de « chance » ou de « veine » un événement inattendu, dont l'issue leur convient, ils expriment, dans le cas contraire, leur dépit, leur désappointement, leur découragement, en parlant de « déveine », de « guigne », de « poisse », de « dépasse », ou en maugréant : « C'est la fatalité ! »
Dans le langage courant, la « déveine » est synonyme de hasard malencontreux, et la « chance», de hasard favorable; les humoristes ont défini la chance : « Le hasard, quand il est gentil », ou même, avec une psychologie qui ne manque pas de finesse, ils ont écrit que « la chance, c'est l'explication du succès des autres ».
Au début de cet exposé, nous ne chercherons pas à approfondir cette idée de hasard : il nous suffira de prendre ce mot dans son acception commune (1), nous réservant de le préciser au cours du dernier chapitre. Mais nous devons, dès maintenant, insister sur ce fait que peu de gens — même parmi l'élite intellectuelle — savent que le hasard a suscité des recherches patientes et difficiles, que le hasard est une chose fort bien connue. Comme l'écrivait, en 1912, le mathématicien Louis Bachelier, « la théorie des jeux de hasard, qui, au point de vue scientifique, constitue un des problèmes les plus importants du calcul des probabilités, peut être considérée comme entièrement élucidée et comme parvenue à un degré de perfection qui semble définitif ».
Lorsque l'on affirme, devant le public, que les lois du hasard
(1) Par exemple dans les phrases : « J'ai pris ce livre au hasard », « Je me
suis promené au hasard dans la campagne », « I] a été blessé par hasard », etc.