CHAPITRE PREMIER
UNE REINE EST NÉE
L’USINE A CENT ANS.
Il vaut mieux, peut-être, ne pas dire cela en la présence de Son Altesse Sérénissime le prince Rainier III de Monaco. Et il serait peut-être convenable aussi de ne pas y faire allusion devant Aristote Socrate Onassis, multimilliardaire, propriétaire d’une immense flotte de pétroliers et directeur de la Société des Bains de Mer et du Cercle des Étrangers à Monaco. Ce n’est pas que ces deux hommes voient un inconvénient à ce que l’Usine ait atteint un âge vénérable; ils en sont fiers au contraire. Mais peut-être n’aimeraient-ils pas le surnom irrévérencieux d’Usine dont se servent certains joueurs pour parler de la reine douairière de toutes les salles de jeu, le Casino de Monte-Carlo.
C’est en février 1863 que la maison, beaucoup plus petite et plus simple à l’époque, a pour la première fois ouvert ses portes. Il n’y eut pas de fanfare, pas de liste imposante de dignitaires royaux, pas de foule venue pour applaudir et, surtout, pas de flot de joueurs impatients attendant de pouvoir se ruer autour des tables.
Il y avait l’entrepreneur, qui espérait qu’il allait être payé maintenant, et quelques citoyens monégasques curieux, qui n’arrivaient pas encore à croire qu’on ait pu élever une construction sur ce triste rocher qui, si longtemps, avait servi de décharge communale. Et, sur le toit, attendant leur tour pour coller un oeil au télescope, il y avait plusieurs directeurs qui regardaient vers la mer et se demandaient si le steamer de Nice allait accoster.